Méthodologie de dimensionnement d'une poutre acier selon Eurocode 3
Le dimensionnement d'une poutre en acier laminé suit une chaîne logique normalisée : descente de charges, combinaisons d'actions ELU et ELS, choix d'une section d'essai, vérifications de résistance en flexion (Mc,Rd ou Mb,Rd si déversement), vérification au cisaillement (Vc,Rd), vérification d'interaction M+V si nécessaire, puis vérification finale de la flèche en service. Chaque étape correspond à une équation explicite dans l'Eurocode 3 partie 1-1.
L'Eurocode 3 distingue quatre classes de section (1 à 4) selon le risque de voilement local. Les profilés courants IPE, HEA et HEB en S235 ou S275 sont presque toujours en classe 1 ou 2, ce qui autorise un calcul plastique avec le module plastique Wpl. Pour les sections de classe 3 on utilise le module élastique Wel, et pour la classe 4 (sections élancées) on doit recourir à des sections efficaces réduites.
Étape 1 — Descente de charges et combinaisons d'actions
La charge permanente G regroupe le poids propre de la poutre, le poids du plancher porté (dalle béton, bac acier collaborant, plancher bois), les revêtements de sol et les cloisons fixes. La charge d'exploitation Q dépend de la catégorie d'usage (logement A : 1,5 kN/m² ; bureau B : 2,5 à 3,5 kN/m² ; commerce D : 4 à 5 kN/m² ; archive E : ≥ 7,5 kN/m²) selon l'Eurocode 1 partie 1-1.
À l'ELU on combine 1,35 G + 1,5 Q (combinaison fondamentale). À l'ELS on utilise généralement la combinaison caractéristique G + Q pour la flèche totale, et la combinaison quasi-permanente G + ψ₂ Q pour la flèche différée. La largeur d'influence (entraxe entre poutres) transforme la charge surfacique en charge linéique kN/m.
Étape 2 — Calcul du moment fléchissant maximal et de l'effort tranchant
Pour une poutre sur 2 appuis (bi-articulée) de portée L soumise à une charge uniformément répartie q : le moment fléchissant maximal est Mmax = qL²/8 en mi-portée et l'effort tranchant maximal est Vmax = qL/2 aux appuis. Pour une poutre bi-encastrée : Mmax = qL²/12 sur appuis (moment négatif) et Mmax,travée = qL²/24, ce qui permet de réduire le profilé pour une même portée.
Pour une charge concentrée P en mi-portée : Mmax = PL/4 et Vmax = P/2. Pour des charges multiples (planchers nervurés, files de poteaux), on utilise le principe de superposition des effets ou un calcul matriciel par éléments finis pour les schémas complexes.
Étape 3 — Vérification de la résistance en flexion Mc,Rd
La résistance plastique en flexion d'une section de classe 1 ou 2 s'écrit Mc,Rd = Mpl,Rd = Wpl × fy / γM0 avec γM0 = 1,0 selon l'Annexe Nationale française. Le module plastique Wpl est tabulé pour tous les profilés laminés (catalogue Arcelormittal, tables IPE/HEA/HEB).
Exemple concret : un IPE 240 en S235 a Wpl,y = 366,6 cm³, donc Mc,Rd = 366,6 × 10⁻⁶ × 235 × 10³ = 86,2 kN·m. Pour une poutre de 6 m sous q = 15 kN/m, Mmax = 15 × 6²/8 = 67,5 kN·m < 86,2 kN·m → résistance en flexion vérifiée (taux 78 %).
Étape 4 — Vérification au cisaillement Vc,Rd et interaction M+V
La résistance au cisaillement de l'âme est Vc,Rd = Av × (fy/√3) / γM0 où Av est l'aire de cisaillement de l'âme (h × tw pour profilés en I avec correction). Si Ved/Vc,Rd ≤ 0,5, le cisaillement n'a pas d'influence sur la flexion. Au-delà, on applique une réduction (fy,red = (1 - ρ) × fy avec ρ = (2 Ved/Vc,Rd - 1)²) pour le calcul du moment résistant réduit.
Étape 5 — Vérification au déversement latéral Mb,Rd
Le déversement (lateral-torsional buckling) est un mode de ruine par flambement latéral de la membrure comprimée. Il devient critique pour les poutres longues sans maintien latéral intermédiaire (toitures, planchers sans dalle collaborante). La résistance s'écrit Mb,Rd = χLT × Wy × fy / γM1 avec χLT le coefficient de réduction au déversement (méthode générale ou méthode simplifiée selon § 6.3.2 de l'EC3).
L'élancement réduit λ̄LT dépend de Mcr (moment critique élastique), lui-même fonction de la longueur de déversement Lcr, des conditions d'appui, du chargement et des inerties Iy, Iz, It, Iw. La courbe de déversement applicable (a, b, c, d) est choisie selon h/b du profilé. Une dalle béton bétonnée sur connecteurs, un plancher collaborant ou des contreventements suppriment le déversement.
Étape 6 — Vérification de la flèche à l'ELS
La flèche en mi-portée d'une poutre sur 2 appuis sous charge uniforme s'écrit f = 5 q L⁴ / (384 E I) avec E = 210 000 MPa (module d'Young de l'acier) et I le moment d'inertie de la section (Iy pour la flexion forte). La dépendance en L⁴ rend la flèche critique pour les grandes portées : doubler la portée multiplie la flèche par 16.
Les limites recommandées par l'Annexe Nationale française sont : f ≤ L/250 sous charge totale G+Q pour les planchers courants, L/300 pour les éléments supportant des cloisons fragiles, L/200 pour les toitures, L/350 à L/500 pour les éléments très sollicités visuellement (linteaux verriers). Pour un plancher de logement, le critère L/300 est souvent dimensionnant et impose un profilé plus haut que ne le requiert la flexion seule.